Mustafa mort ou vif
J’étais en train de monter le mont Mustafa par le sentier Mustafa, quand j’ai vu apparaître sa mince silhouette, sa tête basanée coiffée d’une tuque.
Longs, les skis. En bois. Avec des fixations fermés par lanières de cuir.
Rouge, la tuque. Perchée au-dessus d’épais sourcils noirs chargés de flocons de neige.
C’était Mustafa en personne. L’homme à qui une colline et une piste de ski des Laurentides doivent leur nom exotique. Du moins dans ma tête.
Je skiais en plein jour. Mais je le voyais détaler par une nuit noire de neige. Sautiller sur ses skis en crachant de la buée blanche.
Il montait dans la colline. Fonçait dans l’obscurité blanchie par la tempête. Fendait la grosse neige qui tombait.
On est arrivé en même temps sur la falaise au sommet. Et je me suis demandé ce qu’il venait faire là en pleine nuit noire de neige.
Il fuyait. C’était clair.
Ceux qui lui couraient après achevaient de le rattraper. On attendait leurs skis marteler le dernier droit de la montée.
La tempête jouait contre mon Mustafa. Dans la grosse neige, la meute à ses trousses pouvaient suivre sa trace et aller plus vite que lui.
Je voyais la masse hostile sortir du bois. Le cerner sur la falaise. Quatre têtes. Des bras. Des poings. Une main armée.
Cette main, je la voyais pousser la porte d’une chambre à l’auberge Far Hills plus tôt cette nuit-là. Elle appartenait à un monsieur. Theodore Forester. Qui faisait une tête ahurie en découvrant madame Theodore Forester couchée sous Mustafa.
Monsieur avait crié au scandale. Madame avait criré au viol. Mustafa avait bondi hors de la chambre et filé par l’escalier de service.
Les cris avait ameuté l’auberge. La meute avait cherché Mustafa à l’intérieur. Puis madame Henri Lapointe avait hurlé en le voyant dehors s’emparer de ses skis plantés dans la neige.
La meute avait déboulé hors de l’auberge. Mustafa avait pris le bois. Le coup de feu lancé à sa poursuite s’était perdu dans la nuit.
Sur la colline, je voyais monsieur Theodore Forester pointer sur lui son revolver. Messieurs Christopher Bennett et Joseph-Armand Goyer se libérer de leurs skis pour mieux le cerner. Et monsieur Henri Lapointe intercéder en sa faveur.
«Don’t shoot him. Il mérite une volée.»
Mon Mustafa restait silencieux. À quoi bon expliquer qu’il s’était introduit dans la chambre de monsieur et madame Theodore Forester avec la complicité de madame Theodore Forester. Que Madame Henri Lapointe avait hurlé parce qu’elle venait d’apprendre que son amant avait une autre amante.
Ce n’était pas la première fois qu’il se retrouvait du mauvais côté d’une arme à feu.
Enfant, en pleine nuit, en pleine guerre, je le voyais fuir une autre meute, dans d’autres collines, sur un autre continent.
Turque, la meute. En uniforme. Envoyée à l’assaut d’un village arménien.
Il avait fui à pied avec sa mère, son frère, ses soeurs. N’avait jamais revu son père resté derrière. Avait fini par s’embarquer seul sur un paquebot vers l’autre bord du monde.
Rome. Paris. Londres. New York. Boston. Montréal. Dans toutes une série d’hôtels, il avait vécu en monnayant son exotisme et son ardeur. Comme garçon d’étage. Comme concierge. Comme amant.
L’amant finissait toujours par obliger l’employé à abandonner sa situation. Et le fuyard à s’enfuir à nouveau. Mais il y avait toujours une autre ville où aller. Un autre homme à devenir.
Je le voyais prendre un train des neiges vers les Laurentides. Débarquer dans un village sous l’empire de l’hiver. Regarder des wagons cracher des skieurs plutôt que des soldats. Se dire qu’il était arrivé au bout de sa fuite.
Il s’était trouvé un nouveau nom. Une nouveau passé. Une auberge où travailler. Un talent pour le ski.
Puis Mustafa était devenu une attraction. Le moniteur basané qui faisait sourire les dames et courir les messieurs. Le plus rapide en randonnée. Le plus solide en descente.
Longtemps, il s’en était tenu au ski. Aux chevaux de l’auberge qu’il soignait durant l’été.
Je le voyais se coucher tôt. Fixer le plafond de sa petite chambre, couché sur son lit, les mains derrière la tête, soir après soir, mois après mois.
Mais je voyais aussi l’amant refaire surface. Ses yeux et son sourire s’allumer. Sa mince silhouette slalomer de chambres en chambres la nuit tombée.
Les messieurs qui fréquentaient l’auberge étaient des hommes qui préfèraient la compagnie des hommes. Des joueurs de cartes qui, en fin de soirée, laissaient monter leurs épouses seules dans leurs chambres.
Mustafa, lui, ne jouait pas aux cartes.
Mais certains soirs sur les étages de l’auberge, il avait eu jusqu’à quatre dames dans son jeu.
Et ça l’avait mené sur ce cap rocheux où quatre messieurs s’apprêtaient à lui sauter dessus pour le rosser.
Mais je le voyais planter ses bâtons dans la neige. Sauter dans le vide au bout du cap.
En contrebas, il devait y avoir une corniche qu’il avait repérée en prévision de cette nuit-là. Une corniche où il espérait atterrir. Faire déraper ses skis. Glisser à flanc de falaise.
Un peu plus bas, toute une bande d’épinettes l’attendait pour le tuer. Mais il pouvait foncer dans le tas. Riposter à grand coup de virages.
Il devait tenir le coup jusqu’en bas. Traverser le lac au pied de la colline. Laisser la tempête effacer sa trace bien avant qu’on mette à la recherche de son corps au pied de la falaise
On allait ensuite chercher sa tête dans dans les trains, sur les routes. Mais il pouvait passer par le bois. Descendre à Montréal. S’embarquer une fois du plus sur un paquebot.
Voilà vers quoi plongeait mon Mustafa quand il a sauté au bout de la falaise.
À vous de décider s’il s’en est tiré mort ou vif.

1 commentaire:
J'ai skié la Mustafa pour la première fois la semaine dernière. Toute une découverte, un vrai petit paradis pas si perdu.
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