12 janvier 2026

Le coup de la tour interdite

 

Pour faire ce coup-là, j’avais besoin d’un complice.

D’un conducteur, comme pour un vol de banque où les braqueurs filent à bord d’une auto.  D’un partenaire. D’un homme de confiance. D'un acolyte. D'un sbire. Bref, de ma blonde qui était la seule personne à ma disposition.

Alors j’ai fait un Clyde de moi-même et j’ai expliqué à ma Bonnie le mauvais coup que je mijotais.

Je lui ai dit que la cible de mon opération était le chemin d’accès à une tour de communication située au sommet d’une colline.

Que ce chemin-là était défendu par une barrière flanquée de pancartes «Privé» et «Personnel autorisé seulement».

Que mon plan consistait 1) me faire discrètement larguer en auto à l’entrée du chemin 2) monter en douce jusqu’à la tour dans le but de voler des virages en redescendant 3) L’appeler juste au bon moment pour qu’elle vienne me cueillir à ma sortie de la colline.

«Toi t’as juste à aller prendre un café au village», j’ai dit. «Pis à revenir quand je vais t’appeler.»

«Okay.»

«Parfait. Allons-y.»

J’ai enfilé mon costume de voleur. Mis mes armes de hors-la-loi de la neige dans la voiture. Puis on s’est installé à bord, elle au volant, moi à côté, comme deux vrais pros.

«Je trouve pas mes clés», a dit mon conducteur le nez dans son sac à main.

«Elles doivent être dans ton manteau».

Elle a tâté ses poches sans succès, puis s’est penchée pour regarder à ses pieds.

«Elles doivent être tombées dans le fond du char.»

«Pas de problème. Y’a rien qui presse.»

Clyde cherchait pour le forme dans le coffre à gant quand Bonnie lui a lancé:

«Passe-moi les tiennes. Je chercherai plus tard.»

«T’es sûre?»

«Donne.»

C’est comme ça qu’on est parti vers mon chemin.

Rendu là tout s’est passé comme prévu. J’ai sauté de la voiture. Sorti mes skis. Rampé sous la barrière. Passé vite à la hauteur d’une maison d’où on aurait pu m’arrêter d’un cri.

J’avais parcouru un bon 200 mètres quand j’ai risqué un coup d’oeil derrière.

Personne n’était à ma poursuite… mais mon conducteur et sa voiture étaient toujours à l’entrée du chemin. Bien en vue. Exactement pas comme le voulait mon plan!

Elle cherche ses clés, j’ai pensé. Ses clés qu’elle ne voulait pas chercher tantôt. Ses clés qu’elle pourrait très bien chercher au café où elle était sensée aller prendre un café!

Au point où j’en étais, je pouvais juste continuer. Et c’est ce que j’ai fait jusqu’à ce qu’un cri m’arrête net.

«J'AI TROUVÉ MES CLÉS!»

On repassera pour la discrétion! Le plan bien exécuté! Les partenaires sur la même longueur d’ondes!

J’essayais encore de comprendre comment ma complice avait compris mon plan quand mon téléphone a sonné.

«J'ai trouvé mes clés.»

«Je le sais, tu viens de me le crier!»

«T’as pas répondu.»

«Je vais pas commencer à crier!»

«Fâche-toi pas.»

«T’étais supposé t’en aller!»

«À quelle heure faut que je revienne?»

«Je vais t’appeler.»

«À quelle heure?»

«Je vais t’appeler quand ça va être l’heure!»

«T’es bête.»

Je l’ai vue enfin repartir, puis j’ai skié sans problème jusqu’au pied de la tour. De toute évidence, les bavures de ma Bonnie restaient sans conséquence.

Alors j’ai fait ce que j’étais venu faire: voler des virages dans la neige vierge sur environ 80 mètres de dénivelé.

«Tu peux revenir. Je vais être en bas dans cinq minutes.»

«Okay… Mais là moi je suis en train de prendre un café.»

On continuait comme comme on était parti. Et le Clyde que j’essayais d’être s'est dit que... 

Tous les Clyde ont la Bonnie qu’ils méritent.


 

 


 

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