Nulle part chez Bud
«Je te suis», m'a écrit mon chum de ski ce matin-là.
On était en train de se demander où irait. Et comme d'habitude, je compliquais la situation en slalomant d'une idée à l'autre et en tergiversant.
Sur le coup, le «Je te suis» de mon ami m'a flanqué le tract.
Normal. Le tract, c’est une de mes spécialités. Et là je devais trouver drette là une destination pour un meilleur skieur que moi. Et pour un gars qui, d’habitude, me sert de guide dans les Laurentides.
J’ai fouillé ma mémoire. Consulté mes archives. Puis j’ai fini par trancher...
«On s’en va chez Bud.»
Bud, c’est un homme mort qui est devenu mon ami. Parce qu’il a légué le lopin de terre où il habitait à un organisme qui l’a transformé en réserve naturelle peu fréquentée.
«Go», m’a dit mon ami.
On s’est rejoint à Saint-Adèle. On est monté à Sainte-Agathe. On a pris le bois au milieu de nulle part pour aller chez Bud.
La neige était belle, le sentier presque vierge. Et le tract que j’avais trainé jusque là s’est envolé d’un coup.
Mon ami n’était jamais venu chez Bud. J’avais des choses à lui montrer. Une cabane où on a lunché. La cicatrice skiable d’une ligne électrique. Un flanc de colline où on a fait des descentes. Un grand champ en pente douce qu’on a dévalé en faisant tourner nos skis.
Mon client était satisfait. Il passait devant. Fouinait partout. Découvrait des sentiers que je ne connaissais pas. Inaugurait des trajectoires de descente. Heureux comme seul un skieur peut l’être.
On était bien nulle part chez Bud. Mais un moment donné, il a bien fallu en revenir.
Sur le chemin du retour, on a cru voir Bud lui-même sortir d’un sentier sur ses skis.
C’était plutôt un vieux skieur du coin qui nous a regardé avec un air qu’on connait bien. L’air dubitiatif, presque grognon, du gars qui voit rarement du monde dans des pistes qu’il skie à longueur d’hiver.
N’empêche, on l’a salué en ami. Chaleureux comme seuls les skieurs comblés peuvent l’être.

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